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Déjà s’opèrent les restructurations, quoique cela ne fasse pas encore un mois que je me trouve au Mexique. Des restructurations ? Celles de mon aperception et par conséquent, de mon identité. A moins que ce soit le lien de cause à effet inverse. Qu’importe.
Le Mexique constitue mon quatrième séjour long de plusieurs mois en-dehors de cette terre natale nommée « République française ». Cette expérience du dépaysement durable, je me sens le désir et le devoir de l’encenser ici même : parce qu'elle est une chance exceptionnelle, parce qu'elle demeure encore un privilège.
Sitôt qu’il parvient en terra incognita, le voyageur - que le lecteur me pardonne la "troisième personnalisation" de ma peronne - subit d’abord la perte des quotidiennetés, ces banalités du quotidien sur lesquelles fondait et se distordait petit à petit sa personnalité. En cela, les premiers instants du voyage marquent à eux-seuls une rupture. S’ensuit l’impérieuse nécessité de choisir entre deux stratégies : tromper l’inquiétude suscitée par la nouveauté dans une mélancolie plus ou moins feinte de ce que l’on vient de quitter ou bien contenir et passer outre les réflexes néophobiques. Pour qui préfère le vrai au conformisme, le second choix s’imposera naturellement.
Les premiers instants du séjour passés, on se découvre en contact avec un environnement sur lequel nous n’avons aucune prise. Parallèlement, commencent à se réinventer les bribes de notre personnalité manquantes, celles laissées dans notre vie de là-bas. Déjà ne sommes-nous plus totalement le même.
Pour autant, vos pensées vont naturellement à ceux restés là-bas, ceux-là mêmes dont tous les traits de personnalités saillants vous apparaissent grossis comme sous l’effet d’une loupe. Pourquoi ? Peut-être parce que détaché de ce quotidien partagé jusqu’à peu avec eux, vous vous voyez doter d’une une lucidité nouvelle.
Pèse aussi la langue. Pour le Français, l’espagnol n’est pas une langue difficile. En termes de modifications des structures cognitives, voire identitaires, l’impact de son apprentissage in situ n’a pas la même puissance qu’en aurait eu celui d’autres langues plus exotiques – sémites, asiatiques, finno-ougrienne par exemple. Il n’empêche, pour un cerveau qui ne parvenait pas à penser et à s’exprimer autrement qu’en anglais ou en français, l’édification progressive d’une troisième « aire linguistique », quelque part dans la toile neuronale, ouvre des perspectives nouvelles. Dépasser le stade du binôme, c’est un peu accéder à la promesse de la multitude.
Mais la langue ne constitue qu’une part infime de ce que l’environnement a de pouvoir sur vous. Les gens, leurs attitudes, la ville, les institutions, les nouveaux modes de communication verbales et non verbales, implicites ou explicites – en bref, les nouveaux signifiants et signifiés –– diffèrent trop de ceux qui vous étaient familiers, là-bas. Entres autres conséquences : vous n’êtes plus à même d’accepter le caractère universel de valeurs nationales intériorisés vingt années durant.
Bientôt, les effets de l’expatriation ne tiennent plus seulement à l’abstraction des considérations intellectuelles : ils sont d’ordre physiologique. Au fil des semaines, une part non négligeable des cellules « Made in France » constituant l’organisme ont disparu, cédant leur place à de nouvelles, celles nées sous des latitudes nouvelles, au contact d’un air et d’aliments nouveaux, ceux de la nouvelle terre d’accueil. Finalement, ce sont peut-être les cellules cérébrales qui demeurent ce qu’il y a de plus français : parce que elles, ne disparaissent pas et parce qu’en tant que siège de la pensée, elles constituent le support de notre identité.
Cela dit, mon esprit semble désormais par trop rodé à l’exercice de l’expatriation pour ressentir l’excitation de la toute première fois. Me vient à l’esprit l’un des souvenirs les plus forts relatifs à la prise de conscience de mon dépucelage culturel : celui de mon retour du Danemark. Sitôt débarqué sur le tarmac de l’aéroport, à la vue des militaires français armés de leur Famas, à la vue des indications en français, à l’écoute du français, à la vue de la signalétique routière française, à la vue des paysages du Beauvaisis, à l’écoute des radios françaises, dans l’atmosphère étrangement francophone du métro parisien me parvint à l’esprit une évidence d’une rare puissance : la France – le monde dans lequel j’avais vécu 21 ans – n’est qu’un monde parmi plus de 200 autres : mon identité nationale et culturelle n'était qu'une construction historique parmi d'autres.
Mais revenons au voyage en lui-même. Dès lors que vous vous êtes intégré à votre nouvel environnement, il faut composer avec une autre difficulté : accepter l’éphémère de ce nouvel environnement. La vieille de mon retour en France, le 17 janvier 2006, je me souviens avoir observé avec attention les rues et les façades de ce Montréal qui avait composé mon quotidien pendant presque cinq mois. Il m’était malaisé d’admettre que tout ce que j’avais vu et ce que je voyais encore en cet instant n’aurait bientôt plus pour seule réalité que celle de mes souvenirs, des souvenirs amèrement mâtinés de nostalgie. Contrarié par la linéarité irréversible du temps, j’en étais, à mon retour en France, parvenu à la conclusion que le temps n'étaît peut-être qu’une vue de l’esprit et que d’une certaine manière tous les périodes d’une vie devait bien cohabiter en un même endroit. Le temps n’avait d’autre raison que de nous empêcher de nous attarder dans certaines périodes plus qu’à d’autres. Du St Augustin en somme.
Ce que je crois aujourd’hui, c’est que le voyage – j’entends le long voyage – n’est pas une fin en soi, plutôt, un moyen d’accéder, avec davantage de clairvoyance et d’assurance, à des devenirs plus en phase avec nous-même et avec le monde. On n'est qu'au contact de l'autre, on devient que dans l'échange avec l'autre. Réflexions philosophiques instannée's quoique sensées - je crois.
Pour beaucoup – à tout le moins ceux nourris au millénarisme judéo-chrétien – la fin du voyage apparaîtra comme l’épreuve la plus pénible. Elle l’est. Mais pour qui n’oublie pas que résonne constamment ce qui a été vécu et accompli, la fin du voyage s’annonce aussi comme la promesse d’étapes nouvelles dans l’aventure de la connaissance et de la vie.